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Voici les trois premières pages de l’autobiographie d’Alphonse Maillot. Ce récit a été écrit et revu d’après une série d’émissions radiophoniques diffusées en 1979 sur les ondes de RCF, la Radio chrétienne en France. Vous me permettrez, chers amis, deux parenthèses préliminaires : tout d'abord, je voudrais vous rappeler que le moi est haïssable, cela pour me donner bonne conscience à l'égard de tout ce qui va suivre ; ensuite vous prévenir que peu de détails de cette histoire sont purement folkloriques, même si je vous dis que je suis né en 1920, dans une arrière-cuisine de bistrot de Ménilmontant - on ne peut pas tous se payer une crèche - ce n'est ni pour vous appâter, ni pour vous agacer.1920, par exemple, c'est l'après grande guerre. Cette guerre absurde et impitoyable, le conflit le plus charognard de l'histoire, qui va laisser la France exsangue et qui va en 1919 chasser mes parents du Nord ravagé vers Paris.Je vais grandir ainsi, à l'ombre et dans le souvenir de Verdun, de Douaumont, du Chemin des Dames, dans la haine du boche et bercé par les couplets à la grandeur de la France, rabâchés par de pauvres gazés qui crachaient leurs dernières forces, mais je vais en hériter a contrario une haine inextinguible de la guerre.L'arrière-cuisine de bistrot, ce n'est pas un conte d'ivrogne, c'est pour que vous vous souveniez de mes origines. Mon père était pauvre, très pauvre, parmi les derniers d'une famille de treize ou quatorze, on n'a jamais bien su. Il avait quitté l'école à neuf ans pour se retrouver derrière un métier à tisser à dix ans. Ma mère avait son certificat d'études, mais on n'allait pas plus loin dans ce village du Nord, sauf si on était fils de notaire.D'ailleurs, je ne regrette rien de cette pauvreté, qui m'a poursuivi ; elle m'a donné une liberté royale à l'égard de ceux qui sont nés et bourgeois et riches. Cependant il est vrai que, tout comme mes parents, j'ai voulu éviter à mes enfants cette pauvreté libérante.Ménilmontant, ce n'est pas simplement pour rendre hommage au grand Maurice Chevalier, c'est parce que c'est un esprit et un langage. Et je n'ai jamais voulu me sortir de cet esprit, ni surtout de ce langage, qui me rapproche tant de ceux qui le parlent mais qui me coupe souvent de ceux qui l'ignorent. Je n'aime d'ailleurs pas tellement que le gars du XVIe croie me faire plaisir et mieux communiquer en parlant une langue grasse qui le salit plus qu'elle ne le rend proche (mais je pardonne à Alphonse Boudard).Maintenant, comme tout être a besoin de cohérence, car tout être est mémoire et a besoin de se reconnaître dans le passé pour découvrir un fil d'Ariane qui le mène jusqu'à son présent, je caractériserais cette existence en lui adjoignant avant tout l'adjectif conflictuel. L'essentiel de ma vie, beaucoup de ses temps forts, sont placés sous le signe du conflit. D'ailleurs, ne suis-je pas né juste après le conflit de 14-18, sans jamais cesser d'en entendre raconter les terreurs et les horreurs, et d'en subir les conséquences, avant de préparer l'autre. Les hommes de ma génération sont nés de la guerre et ont passé leur adolescence à préparer l'autre guerre…"
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