Holger Wetjen : «Les médias sont les danses macabres de notre époque»

Holger Wetjen : «Les médias sont les danses macabres de notre époque»

Dans Cette mort qui nous fascine, Holger Wetjen décrypte l’influence et les implications des représentations de danses macabres du XVe siècle sur la pensée moderne.

Propos recueillis par Léopold Jacqueline, pour Le Monde des Religions (interview publiée le 20.10.2016)

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Apparue au XVe siècle sur les murs des églises et des cimetières, la danse macabre est forme d’expression picturale présentant une allégorie de la mort : un squelette grimaçant entraîne dans sa ronde des hommes de tous âges et de toutes conditions afin de leur rappeler qu’ils sont mortels.

S’appuyant sur 127 illustrations, Holger Wetjen* dresse, dans Cette mort qui nous fascine (éditions Olivétan, 2016), un panorama de l’art macabre depuis le Moyen-Âge jusqu’à aujourd’hui.

Comment vous êtes-vous intéressé à l’étude de l’art macabre ?

C’est par un ami allemand de Wörrstadt, une petite ville dans l’ouest rhénan qui abrite une peinture de danse macabre, que j’ai eu connaissance de cet art. Cet ami possédait de bons tirages de ces représentations photographiées dans des églises et des musées français, suisses et allemands. Cette forme artistique a vu le jour au XVe siècle, après la peste noire qui avait tué 40 000 personnes en deux mois à Paris, en 1350. La mort était omniprésente depuis le XIVe siècle et le début de la guerre de Cent Ans. Les guerres étaient partout.

Personnellement, j’ai trouvé dans l’étude de ce sujet un apaisement, une sorte de sérénité. Dans un contexte où nous percevons la mort et la vie comme des adversaires, je les perçois plutôt comme complémentaires. J’ai observé que devant l’horizon de la mort, paradoxalement, je retrouve un souffle. Je peux structurer ma vie, ma pensée et ma journée beaucoup plus facilement que face à la vie sociale. Vivre dans la conscience de ma propre mort, c’est vivre dans la conscience de mon imperfection. Dans cet état, il est beaucoup plus facile d’admettre la nature humaine, la fragilité, la maladie, l’erreur, la débauche, la laideur et, selon la foi protestante, d’être accepté comme Dieu : c’est ce qu’on appelle « le salut par la foi ».

À quel lecteur s’adresse votre livre ?

Je pense que mon livre peut parler davantage à quelqu’un voulant vivre en conscience et ayant déjà fait l’expérience d’un échec moral par le passé. C’est-à-dire quelqu’un qui va vivre librement en s’éloignant de la norme sociale, de manière consciente, après avoir essayé de s’y conformer sans succès. À l’époque des premières réalisations de danses macabres, l’homme a pris conscience de sa solitude face à la mort, de son obligation individuelle de répondre de ses actes. De nos jours, les contraintes sociales sont nombreuses et beaucoup de personnes adoptent des normes sans vraiment pouvoir justifier leur comportement. Selon moi, cela ravive l’idée d’autonomisation de l’individu en matière de morale.

Vous notez que la danse macabre libère le spectateur de certaines astreintes sociales et laisse à l’artiste une certaine autonomie esthétique. Y a-t-il une distinction entre ces deux libertés ?

Non, nous ne sommes pas obligés de voir une différence entre le créateur et le spectateur de l’image. Dans la vie de l’un comme de l’autre, il peut y avoir des accidents, des conflits qui président à des décisions. La religion impose des contraintes qui nous donnent aussi une liberté. Par exemple, sur l’une des plus anciennes figurations de danse macabre, peinte sur le mur du cimetière des Innocents à Paris, en 1424, il est inscrit littéralement : « Fuis la jouissance mondaine pour bien mourir et vivre longuement. » A priori, il s’agit d’un impératif visant à abandonner la culture du plaisir et de l’amusement. Or, ce n’est plus le cas si notre foi nous porte ensuite vers plus de liberté. Selon le théologien protestant Paul Tillich, « le vrai seuil est entre la religion et l’art ». Ainsi, dans la danse macabre, il n’est jamais question de « l’art pour l’art », mais il ne s’agit pas non plus d’une expression artistique fomentée ou dirigée par les institutions religieuses.

Aujourd’hui, quelles seraient les nouvelles danses macabres, les nouveaux appels à une vie responsable ?

Certaines personnes ont été les témoins directs des attentats récents, mais la plupart d’entre nous en ont pris connaissance par les journaux. La presse, en relatant l’événement, a en quelque sorte recréé une danse macabre montrant qui est acteur, victime, policier ou journaliste. Je crois que nous, lecteurs, évoluons lorsque nous lisons des articles sur les attentats. Comme au XVe siècle, il se produit une prise de conscience qui tient à un changement de regard sur la société. Nous avions une certaine définition de la liberté, et depuis ces événements, nous réalisons qu’il existe une autre liberté qui s’exprime peut être moins dans le plaisir ou l’amusement, mais plutôt dans des choses plus simples. Cela agit en bien chez certaines personnes, ramenant à une humilité et renforçant un rapport responsable à la vie.

Est-ce que la difficulté que nous avons d’appréhender la mort a évolué entre le XVe siècle et aujourd’hui ?

Non, car l’homme et le monde sont les mêmes. S’ils servent à quelque chose, les attentats nous montrent que le monde n’a pas changé, que s’y développent des mécanismes sociaux identiques. Cela n’est pas nécessairement une faiblesse. Pour reprendre l’exemple de la presse en tant que danse macabre moderne, un journal remplit exactement la fonction qu’avait la première figuration de la danse macabre du cimetière des Innocents. En 1424, avant l’invention de l’imprimerie, la peinture est le medium de l’époque et sa fonction est la même. Certains ont, semble-t-il, toujours le besoin de dire aux autres de vivre plus sobrement, plus en conscience, et de leur transmettre certains préceptes qui, dans l’idéal, aident l’homme à vivre longuement et « à bien mourir », comme cela est inscrit sur cette danse macabre.

Vous expliquez que la danse macabre agit comme un mécanisme de dévoilement qui permet une critique des idoles. Cela est-il transposable à notre société actuelle ?

La danse macabre produit une critique des idoles de deux manières. En premier lieu, cette critique est directe envers la société et la culture de la cour. Ensuite, elle est indirecte et passe par la structure graphique de l’image. Les illustrations de l’ouvrage présentent un squelette grimaçant, ironique et brutal dans ses gestes. Les traits stylistiques du XVe siècle préfigurent la modernité dans le sens où ils sortent de la figuration et font la part belle à l’abstraction. La danse macabre ne veut pas imiter la réalité, l’homme du XVe siècle sait qu’un squelette qui bouge, cela n’existe pas. Ainsi, ce squelette sarcastique ne peut pas être adoré comme la Vierge et comme un saint. Cela invite à une lecture active et critique de la représentation pour rechercher le potentiel instructif de l’image. La danse macabre peut aussi nous inviter à utiliser nos images modernes différemment, de façon sobre et lucide, sans les subir. Transposée à notre époque, on pourrait dire que ces représentations nous invitent à ne pas ériger en idoles les personnalités politiques, les sportifs, ou les artistes et préviennent aussi notre tendance égocentrique à s’ériger soi-même en idole sur les réseaux sociaux. Elles invitent à faire de ces médias une utilisation consciente et sobre, dirigée vers la transmission d’un message ouvrant sur le dialogue. Cette application moderne ne nécessite pas forcément d’appartenir à une Église ou à un mouvement précis.

(*) Holger Wetjen est écrivain et journaliste à Paroles protestantes. Il est également correspondant parisien des journaux allemands Evangelische Zeitung et Evangelischer Kirchenbote.

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